Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

le blog d'Edmée - Page 3

  • Grand écran: "L'espèce explosive", métaphore déjantée des tensions sociales, de nos pulsions et de nos désirs. Interview de sa réalisatrice Sarah Arnold

    Dans le nord-est de la France, des sangliers prolifèrent et ravagent des terres agricoles, tandis qu’une élite cynégétique entretient volontairement le gibier afin de préserver le prestige de ses chasses privées. Au milieu de cette guerre entre agriculteurs ruinés et riches chasseurs, Brun, un céréalier au bord de la failliteil . Poussé à bout par un notable du coin, il lui tire dessus et disparaît dans la nature.

    Un an plus tard, un gendarme corse est muté dans cette campagne qui lui est totalement étrangère pour reprendre les investigations sur le meurtre, Alors qu’on pourrait penser à un film policier rural classique, sa réalisatrice Sarah Arnold le transforme en une fable burlesque, politique, sur la violence sociale, le désir, mêlant humour noir et invasion de sangliers pour raconter une société sur le point d’exploser.

    L’histoire se déroule dans une région rurale aux paysages rudes, un territoire de contrastes et de débordement, faisant écho au tempérament indomptable du sanglier et à la trajectoire de ses personnages. L’enquête policière sur la disparition de Brun se double ainsi d'une enquête psychanalytique, mettant en scène un duo dysfonctionnel, incarné par le gendarme corse Fulda Orsini (Alexis Manenti), personnage complexe et décalé, anti-héros  en plein burn out amoureux et existentiel- Il est flanqué de Stéphane, la psy de la gendarmerie, un électron libre catapulté dans cet univers tendu et machiste, dont elle bouscule les codes et les habitudes.

    De passage à Genève, la réalisatrice qui est née en Italie, a grandi à Zurich et vit en France, nous raconte la genèse de ce premier long métrage auquel elle pensait depuis longtemps. J’avais plusieurs histoires en tête, mais tout s’est éclairci en 2012 par la lecture d'un article dans Libération, intitulé «Campagnes à feux et à sanglier». Il relatait le conflit entre les agriculteurs et le puissant syndicat des chasseurs locaux, qui favorisent la prolifération des sangliers au détriment des cultures. Mais je me disais, c’est un film de mecs, de clans, en plus un polar, donc du genre plutôt masculin, bref, je n’y arriverai jamais. J’ai donc mis cette histoire de côté».

    Et pourquoi l’avez-vous ressortie ?

    Tout à coup j’ai vu une image de sanglier resurgir, telle une métaphore de nos pulsions, de nos désirs, de ce qui déborde. Pour moi, cette guerre entre chasseurs et agriculteurs illustrait les mécanismes invisibles du pouvoir et le hold up social.

    Vous avez dû vous livrer à pas mal de recherches

    J’ai rencontré des chasseurs très chouettes, qui mangent le gibier qu’ils tuent, sont contre la chasse business ou de loisir pour les accros de la sauvagerie. J’ai aussi fait un stage d’une semaine à la gendarmerie. Là, c’était moins cool. J’avais un peu peur, même si l’inspecteur qui m’a accueillie était sympa. Mais on n’est pas du même coté de la barricade. Il fallait que je tienne ma langue

    Vous nous embarquez dans enquête complètement déjantée

    J’avais envie de travailler sur le ridicule. Faire sérieusement un film qui ne se prend pas au sérieux. Je. ne crois pas à l'héroïsme. J’aime les gens qui galèrent, font de leur mieux. J’aime les humains imparfaits à l'image du gendarme Fulda. Ce sont eux l’espèce explosive, pas les sangliers

    Vous vous êtes nourrie du cinéma d'auteur français et américain, comme Patricia Mazuy, les frères Coen et surtout Hal Harrley, dont vous êtes fan.

    J’adore son sens du dialogue absurde et je me suis en effet inspirée d’un de ses personnages secondaires, un gendarme très perturbé qui vient de se faire larguer Un misogyne de façade comique et grotesque, à la fois  touchant et dégoûtant. J’ai rencontré Alexis Manenti en 2020. C’est un acteur très provocateur, aux origines corses. Un mâle dominant que j’avais envie de transformer.

    Le rôle féminin a-t-il été écrit pour Ella Rumpf ?

    Non. Je l’ai trouvée en dernier. Je connaissais son caractère. J’ai fait de essais avec beaucoup d’actrices mais Ella était une évidence. On se retrouvait dans la politique, le cinéma, le côté suisse. Elle est un peu moi. Mais l’homme et les sangliers aussi

    Vous accordez une très grande importance aux dialogues et à la musique.

    Effectivement. Ce sont de véritables duels verbaux. Je prends mon plaisir dans le film quand les mots claquent. En ce qui concerne la musique, il était important de ne pas faire de la mélodie. J’ai travaillé pendant des mois pour composer une bande originale avec des morceaux de jazz, de rap ,de hip hop. De façon à ne pas pouvoir classer le film.

    L’espèce explosive, 95 minutes, à l’affiche dans les salles de Suisse romande dès mercredi 7 octobre

    Lien permanent 0 commentaire 0 commentaire
  • Grand écran: "Naza", la mécanique glaçante des frappes à Gaza. Une oeuvre aussi indispensable que dérangeante

    Documentaire choc réalisé par les cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, Naza explore de manière clandestine l'utilisation de l'intelligence artificielle et la banalisation des «dommages collatéraux » (dont le titre en hébreu est l'acronyme) par l'armée israélienne à Gaza.

    Coproduit par The Guardian, supervisé par Jonathan Glazer, notamment auteur du magistral Zone Of Interest, les auteurs articulent leur film autour d’un dispositif minimaliste et implacable, donnant une intensité rare aux témoignages anonymes de  24 appelés et officiers du renseignement militaire israélien

    Tournés exclusivement de nuit sur les toits de Tel-Aviv, les entretiens sont menés face à l'animateur principal dont on distingue vaguement le profil. Face à lui, les lanceurs d'alerte restent dans le noir  Les réalisateurs choisissent par ailleurs d’utiliser des voix désincarnées, monotones, modifiées numériquement pour d’évidentes raisons de sécurité, face aux menaces du gouvernement de Benjamin Netanyahu.

    Le résultat est saisissant et l'horreur s'installe, confrontant le spectateur à la normalisation du massacre Tandis que ces voix calmes presque robotiques racontent de l'intérieur la mécanique des bombardements à Gaza depuis le 7 octobre 2023, la caméra offre un contraste puissant sur la vie nocturne et paisible de Tel-Aviv.  

    Dans sa dernière partie, le long métrage bascule brutalement en entrant directement dans l’enclave palestinienne. Une rupture narrative et visuelle bouleversante, marquée par les images réelles d'un père appelant son fils et cherchant désespérément sa famille dans les décombres. Un contrepoint ultime aux silhouettes anonymes et intangibles des soldats, sur les toits de Tel-Aviv

    Document historique majeur

    Oeuvre glaçante indispensable  et profondément dérangeante, preuve de l’existence persistante d’une autocritique et d’une opposition démocratique dans la société civile israélienne, Naza s'impose comme un document historique majeur. il a été salué par une formidable standing ovation à la dernière Mostra de Venise, d’où il est reparti avec le Prix spécial du jury.

    En Israël  en revanche, le film est sans surprise l’objet d’un rejet massif de la part des institutions et d'une large partie de l'opinion publique. Le qualifiant de «trahison»,  de «propagande mensongère», le ministre de la Culture Miki Zohar, a vivement attaqué les deux cinéastes, allant jusqu'à réclamer l'ouverture d'une enquête sur leurs sources et leur déchéance de nationalité

    «Naza », 80 minutes, à l’affiche dans les salles de Suisse romande depuis mercredi 30 septembre.

    Lien permanent 0 commentaire 0 commentaire
  • Grand écran: "Digger", outrancière comédie politique noire et dystopique. Avec Tom Cruise méconnaissable


    Le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu nous fait découvrir Digger Rockwell, un magnat du pétrole sexagénaire et excentrique, qui provoque une catastrophe écologique mondiale en forant l’Arctique, avant de se poser en sauveur de l'humanité. L’auteur propose une satire féroce et outrancière de l’Amérique contemporaine, de son pouvoir et de sa masculinité toxique. Il utilise la mise en abyme comme moteur narratif pour subvertir le genre traditionnel du film catastrophe hollywoodien.

    Après une trentaine de minutes passées à suivre les excès grotesques d’un Digger vociférant, on découvre avec surprise qu'on est en réalité en train de regarder la répétition d'une pièce de théâtre intitulée Fossil Fools, qui se joue dans un futur proche, caniculaire et étouffant. Le film bascule ainsi constamment entre le pastiche d’un opus cataclysmique et les coulisses de la création artistique,

    On apprécie la critique du gouvernement américain dépeint d’une manière ubuesque et ridicule, à l’image d’un président (John Goodman) vulgaire, colérique, malade et totalement déconnecté. Tout comme on salue l’aspect technique et visuel de cette farce politique et environnementale riche en rebondissements. Ce qui n'exclut toutefois pas  le côté assez lourdingue et indigeste.

    Métaphore du capitalisme sauvage

    Le film est porté par Tom Cruise en surrégime dans le rôle de Digger, sorte de condensé caustique de figures comme Trump et Musk. Il coche toutes les cases de la caricature du super riche dérégulateur, mégalomane et cynique. Son obsession pour le forage à outrance, sa rhétorique agressive face aux dirigeants mondiaux rappellent le style trumpiste. L'aspect Musk se manifeste par l'arrogance hyper-capitaliste du milliardaire de la tech et sa folie des grandeurs. Il faut toutefois nuancer. Digger ne se limite en effet  pas à une simple imitation, dans la mesure où il est avant tout une métaphore du capitalisme sauvage et débridé.

    Mais le plus fascinant de cette comédie noire et dystopique c’est que Tom Cruise, abandonnant son habituel statut de héros d'action, est physiquement méconnaissable. Une métamorphose spectaculaire particulièrement réussie, à l'aide de plusieurs prothèses (gros ventre, double menton, rides profondes, bajoues, cheveux blancs clairsemés). Un détail piquant: âgé de 64 ans au moment du tournage, l'une des stars hollywoodiennes les plus en forme a pourtant dû considérablement se vieillir, pour jouer un homme censé avoir… 65 ans.

    «Digger», 129 minutes, à l’affiche dans ls salles de Suisse romande depuis mercredi 30 septembre.

    Lien permanent 0 commentaire 0 commentaire