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le blog d'Edmée - Page 3

  • Grand écran: dans "Rose", l'héroïne se déguise en homme pour survivre. Avec la magnétique Sandra Hüller

    Au lendemain de la guerre de Trente Ans, dans l'Allemagne du XVIIe siècle, Rose (Sandra Hüller), une ancienne soldate au visage balafré, décide d'usurper l'identité d'un camarade tombé au combat.  Elle s'installe dans un village protestant isolé et revendique l'héritage d'un manoir et d’une ferme abandonnés. Elle se déguise en homme, car ce patrimoine précis était réservé à un successeur mâle.  

    À force de travail et de services rendus aux habitants, elle gagne leur confiance. Pour mieux s’intégrer, elle épouse Susanna (Caro Braun), la fille d'un gros fermier. Mais alors qu'elle pense son secret bien gardé, des villageois commencent à avoir des doutes sur sa véritable identité, menaçant de détruire tout ce qu'elle a bâti dans un monde aux règles et aux jugements stricts.

    De cette situation singulière, inspirée d’une chronique judiciaire réelle de 1721, le réalisateur autrichien Markus Schleinzer tire un drame dense et oppressant,  où il explore l’appartenance, la duperie, les questions d'identité, les contraintes sociales historiques et la condition féminine, à travers une relecture du passé.

    Tourné dans un noir et blanc rigoureux, ce drame à la mise en scène minimaliste au service d’un récit  à la fois précis, froid et bouleversant, est magistralement porté par la magnétique Sandra Hüller. Avec une subtilité, une sobriété et une intensité saisissantes, elle incarne ce personnage ambivalent de soldat au passé mystérieux, forcé de maintenir une identité constamment menacée. Un jeu maîtrisé retenu, qui lui a logiquement valu l’Ours d’argent de la meilleure actrice au dernier Festival de Berlin.

    Côté interprétation, on mentionnera également la belle performance de Caro Braun, très convaincante dans le rôle de Susanna. D'abord naïve et soumise, échangée entre les hommes, elle finit par s'affranchir des règles morales, en revendiquant sa liberté. Et, Rose lui ayant appris à lire et à écrire, montre sa solidarité avec cette femme dont elle a découvert le secret.

    Un style intemporel

    La réalisation, l'esthétique, l’atmosphère visuelle, le sous-texte féministe, confèrent à Rose un style intemporel. Markus Schleinzer privilégie l’implicite, la suggestion, voire l’interprétation, aux dialogues trop explicatifs et à une narration trop simple. Il fait ainsi finement, habilement, inexorablement monter la tension  jusqu’à un final dramatique d’une force que l’on ressent presque physiquement

    Sous couvert de récit historique basé sur des faits anciens, Rose résonne par ailleurs avec notre époque. Comme le prouvent son constat sur le poids des normes sociales, les problématiques queer, l’évolution de la relation entre Rose et Susanna. Quant à l’issue tragique, elle fait directement écho aux débats d’aujourd’hui sur la police des genres et l'exclusion.

    «Rose», 94 minutes, à  l’affiche dans les salles de Suisse romande mercredi 2 août

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  • Grand écran: "L'inconnue", une fascinante idée de transfert corporel virant à l'exercice de style appliqué et froid. Dommage

    Troisième long-métrage d'Arthur Harari, L’inconnue s'inspire librement du roman graphique Le Cas David Zimmerman, coécrit par le réalisateur et son frère Lucas .Il suit David Zimmerman (Niels Schneider), bientôt 40 ans, photographe fluet et solitaire qui ne sort presque jamais de chez lui.

    Un soir, il se retrouve dans une fête déjantée. Il voit alors dans la foule Eva (Léa Seydoux), une inconnue qu’il ne peut quitter des yeux et la suit. Sans se parler, ils s’isolent et font passionnément l’amour. Le lendemain, Eva a disparu et David se réveille dans son corps. Ce transfert l’oblige à partir à la recherche de cette femme mystérieuse, pour retrouver son apparence perdue.

    Côté interprétation, les deux comédiens se montrent convaincants par leur justesse sensorielle. . Emacié, amaigri, barbe et cheveux teints, Niels Schneider méconnaissable nous fait pleinement ressentir son malaise d'être étranger à son propre corps. Tout comme Léa Seydoux. Privilégiant les rôles singuliers ou complexes, elle se met ici en danger. Cassant son image glamour, elle incarne un double physique lourd , ainsi que la détresse d'un homme prisonnier de son  enveloppe.

    Harari se perd en route

    On est plus circonspect en ce qui concerne la mise en scène et le scénario de ce thriller fantastique à l’ambiance macabre et à la dimension cauchemardesque. Même si l’idée de la permutation est fascinante en soi . Mais Harari se perd en route et finit par tourner en rond dans un film trop long, en proposant une intrigue touffue, narrativement hermétique. Où se mêlent fantastique, deuil, mémoire juive, réflexions mystiques, religieuses. Sans oublier la façon terriblement cérébrale d’évoquer l’amour et la fusion des corps.

    L’inconnue n’en est pas moins qualifié de lynchien pour le thème du double,. l'échange corporel, l’exploration viscérale de la perte d'identité. Voire  de cronenbergien .pour la transformation physique et la difformité intime. Mais il  ne suffit pas de multiplier les références aux grands, ou d’imiter les codes du thriller mental pour en posséder l’impact subversif et le magnétisme. Arthur Harari nous livre ainsi une curiosité cinématographique certes ambitieuse,, mais virant à l’exercice de style trop appliqué et dénué d’émotion pour nous happer et nous captiver.

    A l’affiche dans les salles de Suisse romande dès mercredi 26 août.

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  • Grand écran: avec "Fjord", sa deuxième Palme d'or, Cristian Mungiu signe un thriller juridico-social aussi passionnant que clivant. Interview

    Il fait partie du cercle prestigieux des dix auteurs récompensés à Cannes d’une double Palme. Depuis  Quatre mois, trois semaines, deux jours, sa première médaille d’or, Cristian Mundiu le cinéaste roumain montre les failles, les fractures de nos sociétés à travers des thèmes comme l’avortement, la corruption politique, la résurgence du nationalisme, la peur de l’étranger ou les divisions idéologiques. Il poursuit l’exploration de ces tensions parfois extrêmes, de cette difficulté toujours plus grande à vivre ensemble dans Fjord, son deuxième trophée, une œuvre aussi puissante que clivante.

    Inspiré de l’histoire vraie des immigrés Bodnariu, ce drame juridico-social met en scène un couple mixte très pieux, traditionaliste, père roumain et mère norvégienne. Leur vie bascule lorsqu’ile se voient retirer la garde de leurs cinq enfants par les services sociaux norvégiens, pour soupçons de maltraitance sur l’une d’entre eux. Tourné en Norvège, le film est magistralement porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve.

    Tout en filmant l'engrenage administratif et l'isolement d'une famille face à la machine judiciaire, Cristian Miungiu oppose deux systèmes de valeurs  D’un côté, une conception rigoriste de l'éducation et de l'autre, l'État libéral-norvégien, ses services sociaux, ses procédures, sa conception tout aussi rigoureuse et moralisatrice de la protection de l'enfance.

    En d’autres termes, Fjord interroge la froideur d'un système persuadé d'agir pour le bien-être des petits contre la volonté des parents. A tel point qu’au bout du compte, savoir ce qui est réellement arrivé à l’enfant, en principe le cœur du film, devient presque secondaire. Mais le réalisateur ne choisit pas son camp dans ce conflit, laissant le soin au spectateur d’éventuellement trancher. Ce qui fait débat, en provoquant fascination, gêne ou malaise.

    «Une façon fondamentaliste de penser»

    Lors d’une récente rencontre à Genève, Cristian Mungiu s’en explique en nous en disant plus sur ce film captivant. « Quand je suis tombé sur ce fait divers il y a une dizaine d’années, j’ai découvert qu’il se produisait beaucoup de cas de ce genre en Europe du Nord. Mais je ne l’ai pas fictionnalisé tout de suite. Avant d’écrire le scénario, j‘ai fait de nombreuses recherches, rencontré des familles, des juges, des avocats, des spécialistes de l’enfance, des journalistes, des communautés religieuses. Finalement c’est devenu un conflit entre groupes conservateurs et progressistes, une façon fondamentaliste de penser des deux côtés»

    Chaque partie est certaine d’avoir raison.

    En effet. Et il n’y a pas de possibilité de se rencontrer, de s’entendre. Si tu ne partages pas mes valeurs, mon point de vue, tu es un idiot. Du coup la société se polarise, se radicalise, se fracture de partout et le niveau de haine monte. Je plaide pour le vivre ensemble et comment faire coexister des idées devenues presque irréconciliables

    En l’occurrence, vous opposez le rigorisme des parents à l’excès de zèle de la protection de l’enfance. Mais sans prendre parti, ce que certains vous reprochent

    La vérité avec un grand V n’existe pas. Prendre parti n’encourage pas l’esprit critique. Depuis toujours, je pousse les gens à réfléchir sur leur propre vie, à trouver leurs propres réponses. C’est un choix politique. Je ne fais pas des films de propagande. Mes opinions sont toujours très nuancées et mon avis n’est pas plus important que le vôtre La réalité est beaucoup plus compliquée. J’essaye avant tout de comprendre d’où viennent les différences, d’amener des situations inconfortables dans le débat public.

    Depuis la sortie de Fjord, il est en cours et la polémique a tendance à enfler.

    Le film polarise en effet beaucoup. La controverse a commencé dans la violence alors que les gens ne l’avaient même pas vu. C‘est justement ce qu’il dénonce : il n’est pas nécessaire de connaître les choses pour juger ou blâmer. En ce qui me concerne, je trouve trop facile d’exprimer un seul point de vue. Je ne profite pas de la liberté de création pour critiquer les personnages.

    En même temps vous laissez planer le doute, ce qui provoque du suspense, de la tension.

    Oui, il s’agit d’un thriller politico-juridico-social, sans action et des scènes sans musique. Il est facile à suivre dans la mesure où ce suspense, cette tension viennent des sensations et de l‘angoisse que ressent le spectateur On en a tous !

    «Fjord», à l’affiche dans les salles de Suisse romande depuis mercredi 19 août.

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