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Grand écran: avec "Fjord", sa deuxième Palme d'or, Cristian Mungiu signe un thriller juridico-social aussi passionnant que clivant. Interview

Il fait partie du cercle prestigieux des dix auteurs récompensés à Cannes d’une double Palme. Depuis  Quatre mois, trois semaines, deux jours, sa première médaille d’or, Cristian Mundiu le cinéaste roumain montre les failles, les fractures de nos sociétés à travers des thèmes comme l’avortement, la corruption politique, la résurgence du nationalisme, la peur de l’étranger ou les divisions idéologiques. Il poursuit l’exploration de ces tensions parfois extrêmes, de cette difficulté toujours plus grande à vivre ensemble dans Fjord, son deuxième trophée, une œuvre aussi puissante que clivante.

Inspiré de l’histoire vraie des immigrés Bodnariu, ce drame juridico-social met en scène un couple mixte très pieux, traditionaliste, père roumain et mère norvégienne. Leur vie bascule lorsqu’ile se voient retirer la garde de leurs cinq enfants par les services sociaux norvégiens, pour soupçons de maltraitance sur l’une d’entre eux. Tourné en Norvège, le film est magistralement porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve.

Tout en filmant l'engrenage administratif et l'isolement d'une famille face à la machine judiciaire, Cristian Miungiu oppose deux systèmes de valeurs  D’un côté, une conception rigoriste de l'éducation et de l'autre, l'État libéral-norvégien, ses services sociaux, ses procédures, sa conception tout aussi rigoureuse et moralisatrice de la protection de l'enfance.

En d’autres termes, Fjord interroge la froideur d'un système persuadé d'agir pour le bien-être des petits contre la volonté des parents. A tel point qu’au bout du compte, savoir ce qui est réellement arrivé à l’enfant, en principe le cœur du film, devient presque secondaire. Mais le réalisateur ne choisit pas son camp dans ce conflit, laissant le soin au spectateur d’éventuellement trancher. Ce qui fait débat, en provoquant fascination, gêne ou malaise.

«Une façon fondamentaliste de penser»

Lors d’une récente rencontre à Genève, Cristian Mungiu s’en explique en nous en disant plus sur ce film captivant. « Quand je suis tombé sur ce fait divers il y a une dizaine d’années, j’ai découvert qu’il se produisait beaucoup de cas de ce genre en Europe du Nord. Mais je ne l’ai pas fictionnalisé tout de suite. Avant d’écrire le scénario, j‘ai fait de nombreuses recherches, rencontré des familles, des juges, des avocats, des spécialistes de l’enfance, des journalistes, des communautés religieuses. Finalement c’est devenu un conflit entre groupes conservateurs et progressistes, une façon fondamentaliste de penser des deux côtés»

Chaque partie est certaine d’avoir raison.

En effet. Et il n’y a pas de possibilité de se rencontrer, de s’entendre. Si tu ne partages pas mes valeurs, mon point de vue, tu es un idiot. Du coup la société se polarise, se radicalise, se fracture de partout et le niveau de haine monte. Je plaide pour le vivre ensemble et comment faire coexister des idées devenues presque irréconciliables

En l’occurrence, vous opposez le rigorisme des parents à l’excès de zèle de la protection de l’enfance. Mais sans prendre parti, ce que certains vous reprochent

La vérité avec un grand V n’existe pas. Prendre parti n’encourage pas l’esprit critique. Depuis toujours, je pousse les gens à réfléchir sur leur propre vie, à trouver leurs propres réponses. C’est un choix politique. Je ne fais pas des films de propagande. Mes opinions sont toujours très nuancées et mon avis n’est pas plus important que le vôtre La réalité est beaucoup plus compliquée. J’essaye avant tout de comprendre d’où viennent les différences, d’amener des situations inconfortables dans le débat public.

Depuis la sortie de Fjord, il est en cours et la polémique a tendance à enfler.

Le film polarise en effet beaucoup. La controverse a commencé dans la violence alors que les gens ne l’avaient même pas vu. C‘est justement ce qu’il dénonce : il n’est pas nécessaire de connaître les choses pour juger ou blâmer. En ce qui me concerne, je trouve trop facile d’exprimer un seul point de vue. Je ne profite pas de la liberté de création pour critiquer les personnages.

En même temps vous laissez planer le doute, ce qui provoque du suspense, de la tension.

Oui, il s’agit d’un thriller politico-juridico-social, sans action et des scènes sans musique. Il est facile à suivre dans la mesure où ce suspense, cette tension viennent des sensations et de l‘angoisse que ressent le spectateur On en a tous !

«Fjord», à l’affiche dans les salles de Suisse romande depuis mercredi 19 août.

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