Leyla Bouzid, 42 ans, est née et a grandi en Tunisie, entre un père cinéaste et une mère doctoresse. C’est là qu’elle tourne son premier film A peine j’ouvre les yeux, montrant une jeunesse avide de liberté sous le règne finissant du dictateur Ben Ali. Avec le second, Une histoire d’amour et de désir réalisé en France, elle évoque l’éducation érotique d’un étudiant parisien d’origine algérienne. Dans le troisième, A voix basse, elle opère une jonction entre les deux pays. La caméra suit Lilia (Eya Bouteraa), ingénieure française trentenaire de retour en Tunisie pour l’enterrement de son oncle Daly, mort de façon soudaine et suspecte.
Son corps ayant été retrouvé nu dans la rue, des questions liées à sa vie privée et à son orientation sexuelle, se posent en effet pour la police. Et pour la famille, qui préfère pourtant fermer les yeux sur un pan de son existence qu’elle souhaite effacer, faire comme si de rien n’était. Le mot tabou «gay» n’est ainsi prononcé que très tard dans le film.
De son côté, Lilia avance également masquée. Débarquant à Sousse avec sa compagne Alice, elle la cache en la laissant à l’hôtel. Elle assume sa relation, mais hésite à la révéler à son entourage. En quête d’acceptation, elle aimerait en parler, surtout à sa mère Wahida (Hiam Abbass), mais ne sait pas trop comment s’y prendre face à cette femme sévère.
Mettre fin au silence et à la honte
Tout en se penchant sur leur relation, Leyla Bouzid développe surtout son sujet en abordant le secret autour de l’homosexualité considérée comme une tare, une maladie, dans cette famille fermée, représentative d’une société homophobe. Les conversations menées plus particulièrement entre plusieurs générations de femmes, sont tendues. Le poids des non-dits plombent l’ambiance.
Malgré tout, Lilia est déterminée à mener l’enquête sur les circonstances glauques du décès de Daly, pour tenter de mettre fin au silence, à la honte. Cela permet à Leyla Bouzid de décrire, en arrière plan, la condition précaire des gays entre interdits, dissimulations, doubles vies, menaces de mort, condamnations par la loi. Elle en profite également pour souligner, avec simplicité, les différences fondamentales entre la France et la Tunisie sur la question.
Porté par la grande Hiam Abbass et la quasi débutante Eya Bouteraa, taiseuse mais intense, le film séduit par le refus de l’aspect démonstratif. Observatrice perspicace des rapports humains, son auteure préfère s’approcher des visages et des corps en privilégiant l’intime, les gestes, les regards les attitudes. Procédant avec délicatesse, sensibilité, discrétion, Leyla Bouzid n’en livre pas moins une œuvre à portée politique. On lui reprochera cependant des dialogues parfois pédagogiques, voire apprêtés, et un traitement trop superficiel des personnages secondaires.
A l'affiche dans les salles de Suisse romande dès mercredi 22 avril.