Nous sommes à l’aube du XXe siècle lorsque Aimée (Galatéa Bellugi), une jeune institutrice républicaine, débarque par une nuit de tempête à Soudain, un hameau enneigé d’une vallée isolée des Hautes-Alpes. Portant les valeurs émancipatrices de l’éducation, elle est venue faire la classe durant l’hiver à quatre enfants du village, qui parlent le patois. Elle se heurtera vite à l’illettrisme, au manque d’hygiène et aux superstitions du coin.
Avec L'Engloutie, la Française Louise Hémon, formée au documentaire, signe son premier long métrage de fiction magistralement porté par Galatéa Bellugi. L’actrice est habitée par cette femme autonome, insoumise, figure à la fois énigmatique et mystique.
Initiation aux rituels, aux contes, aux danses
Au fil de l’intrigue, on la voit plutôt arrogante et croyant tout savoir, s’avancer en terrain hostile. Dans ce huis-clos givré, prétexte à de magnifiques images passant de l’obscurité à l’éblouissement, règnent les lois de la nature, les fantômes et les croyances locales. À l’image de celle du bain, qui va rendre les enfants malades en enlevant la croûte sur la tête qui leur protège le cerveau. Du coup, ils ne se lavent jamais les cheveux…
Méfiante, intransigeante, Aimée rechigne à se mêler à cette communauté qu’elle juge arriérée. Mais petit à petit, elle s’initie aux rituels, aux contes, aux fêtes, aux danses, aux fameuses gouchettes, pain trempé flambé à la bougie. Elle est aussi prise d’un vertige sensuel, en voyant deux jeunes garçons, incarnés par Samuel Kircher et Matthieu Lucci, faire l’amour dans une grotte voisine.
Les codes du western
En opposant deux mondes, deux systèmes de pensée, Louise Hémon livre un film original, mystérieux, intrigant dont la narration emprunte les codes du western, théâtre des grands espaces et des gens de passage. Un genre que la cinéaste adore, comme elle nous le précise à l’occasion d’une rencontre à Genève.
L’Engloutie est situé dans des lieux qu’elle connaît très bien, en ayant l’habitude de les fréquenter depuis toute petite «Mes parents habitent dans les Alpes et j’y vais souvent». Par ailleurs, pour bâtir son scénario, dont l’écriture lui a pris quatre ans, elle a pu s’appuyer sur sa famille maternelle qui compte une lignée d’enseignantes envoyées dans des villages reculés. Ainsi que sur une nouvelle écrite par son grand-père et un article publié par son arrière-grand-tante, elle-même institutrice de montagne.. «Ces textes m’ont été transmis par ma mère. Ils sont à l’initiative du désir du film. La montagne est propice à l’imaginaire. Elle est fascinante, dangereuse. Les personnages sont confrontés au froid de l’hiver, au vent, aux peurs primales».
Une belle rencontre avec Galatéa Bellugi
Evoquant également le lâcher prise, une notion importante pour son auteure, L’Engloutie repose sur les épaules de la magnifique Galatéa Bellugi, qui fait corps avec l’œuvre. «Je voyais une sorte de Catherine Mouchet dans Thérèse, pour le rôle d’Aimée. J’ai fait des essais avec Galatéa, j’ai eu un coup de coeur et j’ai cessé le casting au bout de vingt-quatre heures. Elle a éprouvé le même sentiment».
«Je ne voulais pas une sainte, mais une fille de mauvaise foi, qui se trompe, qui veut tout contrôler, changer le monde», ajoute Louise Hémon. «J’avais envie d’une héroïne d’époque qui ne soit pas une oie blanche politisée, le besoin de voir la jeune femme sensuelle derrière l’uniforme, travaillée par des désirs, des fantasmes, des plaisirs solitaires. Galatéa s’est toujours montrée très enthousiaste. Une belle rencontre».
Touche-à-tout, Louise Hémon, sans abandonner le documentaire et le théâtre, tient à continuer dans la fiction. «Je vais récrire tout de suite un scénario, à nouveau dans un décor de montagne, mais contemporain. Et j’espère que cela ne me prendra pas quatre ans… »
«L’Engloutie», à l’affiche dans les salles de Suisse romande, dès mercredi 4 février.