Grand écran: "La Gravida", portrait d'une jeunesse en éruption. Vibrant, bouleversant, l'un des chocs de l'année (05/11/2026)

Drame choral. La Gravida s'ouvre comme un documentaire de vacances. On y suit vingt lycéens français d'un quartier populaire en voyage scolaire à Naples. Accompagnée de sa professeure de latin, la petite troupe va visiter les ruines de Pompéi et du Vésuve. Rire, vannes, excitation, mais aussi, face aux corps pétrifiés et aux fresques antiques, le désir, les doutes, la colère, le ressentiment et les vertiges de l'inconscient.

Au centre du groupe se trouve Toni, un adolescent gay charismatique mais secret, en quête de ses origines napolitaines qu’il mythifie pour se donner une dimension romanesque. Mais il apprend la perte d'un petit héritage qui devait lui garantir ses études supérieures. Il se voit alors enfermé dans sa condition. L'ambiance du voyage se tend ; l’ensemble commence à se fissurer sous l'effet de non-dits, tandis que Toni s'isole dans un profond sentiment d'injustice et une dangereuse soif de révolte

Métaphore du passage à l’âge adulte

Le titre fait référence à la nouvelle psychanalytique de Wilhelm Jensen publiée en 1903, Gradiva. C’est le surnom donné à une silhouette féminine représentée sur un bas-relief romain et signifiant celle qui avance en marchant. Dans le film, elle devient une métaphore du passage de l’enfance à l’âge adulte. Entre œuvre sociale, fable mythologique et freudienne, Marine Atlan directrice de la photographie et scénariste, évoque cette période délicate de l'adolescence. Faisant se percuter la violence des réalités modernes et l'intemporalité des mythes, elle propose un film magnifique, parfait en termes de scénario, d’image, de direction d’acteurs, de mise en scène,

Justement récompensée par le Grand prix de la Semaine de la critique en mai dernier Cannes, elle nous aide à mieux comprendre le mouvement actuel des lycéens et des questions qu'il soulève. Un premier long métrage choc, bouleversant, naturaliste et vibrant, parlant extrêmement bien de cette jeunesse intelligente qui s'interroge sur son avenir incertain. Il s'organise autour de récits et de fils narratifs entremêlés, épousant les trajectoires individuelles de ses personnages au sein du groupe.

De passage au GIFF où « La Gradiva », qui a fait salle comble, vise le Reflet d’or, Marine Atlan nous explique sa genèse et son développement. «J’avais envie de confronter ces adolescents avec des ruines, raconter quelque chose de l'ordre de l'héritage, de ce qui se passe quand on a 17 ans et une intense force de vie »

-Il tombe pile avec le mouvement lycéen en France et ailleurs en Europe

-C’est normal qu’il y ait des échos. Depuis cinq ans, j’interroge cette jeunesse. Mais il s'agissait pour moi de ne pas la fantasmer.  Je suis ainsi partie observer un voyage scolaire à Pompeî et je raconte une fragilité, une désillusion, une anxiété  profonde liée aux crises actuelles mais surtout une rage, une force de résistance.

-Que pensez-vous des manifestations ?

-Je suis à la fois impressionnée, heureuse et surprise en voyant les lycéens se mobiliser, aller dire leurs revendications de manière si claire. Je les trouve très construits. Que le film résonne avec leurs enjeux me paraît donc logique, ma démarche ayant toujours été de les écouter..

-Était-ce difficile de trouver le ton juste ?. Comment avez-vous procédé pour mieux les représenter ?

-Avant d'écrire le premier mot du scénario, j’ai mené des entretiens avec des jeunes du lycée où j'ai grandi, qui était un peu mon lycée de référence en termes de mixité sociale. Ils ont constitué une première base de travail, pour comprendre ce qui traverse la jeunesse aujourd'hui, son rapport à l'avenir, à l'amour, à l'école, à la politique, à l'écologie, au féminisme. Il s’agissait de rentrer dans leur tête, savoir ce qui les questionnait, ce qui leur faisait peur ou plaisir..

-Capter la vérité des 17-18 ans, représente un gros défi.

-J'avais en tête de manière assez précise les trajectoires des personnages, notamment celle de Toni., Il démarre dans un registre réaliste avec la quête de ses origines familiales, avant que le récit bascule vers le mélodrame, la tension intime.

-Toni  est homosexuel, mais vous n’en faites pas un sujet. Vous sortez des stéréotypes.

-Je voulais en effet raconter un personnage homosexuel, pour qui cette homosexualité n'est pas un enjeu, ne le condamne pas, n'est pas ce qui le rend différent des autres, le fait côtoyer.simplement ses amis. Elle fait juste partie de son identité,

-Une identité particulièrement complexe en l’occurrence-

-J’ai beaucoup pensé à Al Pacino, le protagoniste d’ »Un après-midi de chien ». Toni  est tellement singulier. Et Colas Quignard, qui le  joue, l’a rendu incroyablement incarné. Je l’avais rencontré un an avant le tournage lors de mon voyage à Naples. Je l’ai tout de suite repéré dans le groupe.

-Vous avez composé une classe de vingt comédiens . Comment avez-vous trouvé les dix-neuf autres?

-Il a fallu deux ans de casting. un travail de préparation intensif en amont pour capter l’authenticité et la dynamique du'groupe. Découvrir comment ils pouvaient être ensemble, créer une cohésion collective. Je précise qu’il n‘y a aucun figurant-e. Chacun-e est traité-e comme un véritable personnage rémunéré

-Il y a beaucoup de justesse et de naturel dans les dialogues ? Est-ce dû à une certaine improvisation ?

-On a fait beaucoup de répétitions avec tout le monde. Les dialogues étaient très écrits mais tous et toutes pouvaient improviser. On a donc aussi travaillé à partir de là. L'improvisation offre plein de possibilités. Cela ne change pas profondément l’écriture, mais cela apporte plus d'authenticité, de justesse, de vitalité, d’énergie. Du merveilleux aussi, parfois.

« La Gradiva » 145 minutes à l’affiche dans les salles de Suisse romande depuis mercredi  4 novembre

 

 

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