Grand écran: "L'espèce explosive", métaphore déjantée des tensions sociales, de nos pulsions et de nos désirs. Interview de sa réalisatrice Sarah Arnold (06/10/2026)

Dans le nord-est de la France, des sangliers prolifèrent et ravagent des terres agricoles, tandis qu’une élite cynégétique entretient volontairement le gibier afin de préserver le prestige de ses chasses privées. Au milieu de cette guerre entre agriculteurs ruinés et riches chasseurs, Brun, un céréalier au bord de la failliteil . Poussé à bout par un notable du coin, il lui tire dessus et disparaît dans la nature.

Un an plus tard, un gendarme corse est muté dans cette campagne qui lui est totalement étrangère pour reprendre les investigations sur le meurtre, Alors qu’on pourrait penser à un film policier rural classique, sa réalisatrice Sarah Arnold le transforme en une fable burlesque, politique, sur la violence sociale, le désir, mêlant humour noir et invasion de sangliers pour raconter une société sur le point d’exploser.

L’histoire se déroule dans une région rurale aux paysages rudes, un territoire de contrastes et de débordement, faisant écho au tempérament indomptable du sanglier et à la trajectoire de ses personnages. L’enquête policière sur la disparition de Brun se double ainsi d'une enquête psychanalytique, mettant en scène un duo dysfonctionnel, incarné par le gendarme corse Fulda Orsini (Alexis Manenti), personnage complexe et décalé, anti-héros  en plein burn out amoureux et existentiel- Il est flanqué de Stéphane, la psy de la gendarmerie, un électron libre catapulté dans cet univers tendu et machiste, dont elle bouscule les codes et les habitudes.

De passage à Genève, la réalisatrice qui est née en Italie, a grandi à Zurich et vit en France, nous raconte la genèse de ce premier long métrage auquel elle pensait depuis longtemps. J’avais plusieurs histoires en tête, mais tout s’est éclairci en 2012 par la lecture d'un article dans Libération, intitulé «Campagnes à feux et à sanglier». Il relatait le conflit entre les agriculteurs et le puissant syndicat des chasseurs locaux, qui favorisent la prolifération des sangliers au détriment des cultures. Mais je me disais, c’est un film de mecs, de clans, en plus un polar, donc du genre plutôt masculin, bref, je n’y arriverai jamais. J’ai donc mis cette histoire de côté».

Et pourquoi l’avez-vous ressortie ?

Tout à coup j’ai vu une image de sanglier resurgir, telle une métaphore de nos pulsions, de nos désirs, de ce qui déborde. Pour moi, cette guerre entre chasseurs et agriculteurs illustrait les mécanismes invisibles du pouvoir et le hold up social.

Vous avez dû vous livrer à pas mal de recherches

J’ai rencontré des chasseurs très chouettes, qui mangent le gibier qu’ils tuent, sont contre la chasse business ou de loisir pour les accros de la sauvagerie. J’ai aussi fait un stage d’une semaine à la gendarmerie. Là, c’était moins cool. J’avais un peu peur, même si l’inspecteur qui m’a accueillie était sympa. Mais on n’est pas du même coté de la barricade. Il fallait que je tienne ma langue

Vous nous embarquez dans enquête complètement déjantée

J’avais envie de travailler sur le ridicule. Faire sérieusement un film qui ne se prend pas au sérieux. Je. ne crois pas à l'héroïsme. J’aime les gens qui galèrent, font de leur mieux. J’aime les humains imparfaits à l'image du gendarme Fulda. Ce sont eux l’espèce explosive, pas les sangliers

Vous vous êtes nourrie du cinéma d'auteur français et américain, comme Patricia Mazuy, les frères Coen et surtout Hal Harrley, dont vous êtes fan.

J’adore son sens du dialogue absurde et je me suis en effet inspirée d’un de ses personnages secondaires, un gendarme très perturbé qui vient de se faire larguer Un misogyne de façade comique et grotesque, à la fois  touchant et dégoûtant. J’ai rencontré Alexis Manenti en 2020. C’est un acteur très provocateur, aux origines corses. Un mâle dominant que j’avais envie de transformer.

Le rôle féminin a-t-il été écrit pour Ella Rumpf ?

Non. Je l’ai trouvée en dernier. Je connaissais son caractère. J’ai fait de essais avec beaucoup d’actrices mais Ella était une évidence. On se retrouvait dans la politique, le cinéma, le côté suisse. Elle est un peu moi. Mais l’homme et les sangliers aussi

Vous accordez une très grande importance aux dialogues et à la musique.

Effectivement. Ce sont de véritables duels verbaux. Je prends mon plaisir dans le film quand les mots claquent. En ce qui concerne la musique, il était important de ne pas faire de la mélodie. J’ai travaillé pendant des mois pour composer une bande originale avec des morceaux de jazz, de rap ,de hip hop. De façon à ne pas pouvoir classer le film.

L’espèce explosive, 95 minutes, à l’affiche dans les salles de Suisse romande dès mercredi 7 octobre

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