Grand écran "En terrain neutre" questionne la neutralité suisse dans un road trip ironique au ton décalé. Interview (01/05/2026)
Marignan 1515. Là où tout a commencé. Là où les Suisses se sont fait massacrer par l’artillerie française et que les survivants se sont juré que plus jamais on ne ferait la guerre. Aujourd’hui, Marignan n’est plus qu’un espace périurbain dans la banlieue un peu glauque de Milan, avec un sex shop, un centre commercial, un petit ossuaire commémoratif et une bretelle d’autoroute.
Mais c’est là que s’ouvre le documentaire En terrain neutre, cosigné par Stéphane Goël et le journaliste d’investigation Mehdi Atmani. Ils ont décidé de questionner le concept de neutralité si cher aux Helvètes, au cours d’un road trip singulier. Il les a menés de Berne au conseil de sécurité à New York en passant par la zone de démarcation entre les deux Corée ou un salon de vente d’armes à Paris.
D’âge et de milieu différents, ils ne se connaissaient pas. Mais Stéphane n’avait pas envie de faire ce périple seul, et s’est dit que ce serait intéressant de travailler avec un journaliste. De son côté Mehdi connaissait le travail du réalisateur, mais n’avait jamais travaillé pour le cinéma. Entre les deux ça a matché d’emblée.
En marge d’une approche sérieuse, leur documentaire interroge avec humour, ironie et sarcasme le mythe fondateur. En tentant de comprendre la notion de ce pilier de notre identité, cette valeur suprême qu’on n’arrive pas à définir. Car à quoi sert cette neutralité qu’on a reçue en héritage, qu’on nous a été imposée en 1815 ? Est-elle toujours d'actualité? Au fond, qu'est-ce que ça veut dire d'être un pays neutre ? Et la Suisse l'est-elle véritablement? En réalité, peut-on vraiment être neutres ? Et plus du tout lorsqu’on est attaqué?
Archives drôles et scènes comiques
Les deux protagonistes vont donc sillonner la planète avec l’idée faire un film dans lequel on rigole, pas neutre, pas historique. Débarquant avec de vraies questions lors de rencontres avec des diplomates et militaires suisses, des hommes de la rue. Le tout sur fond de quelques images d’archives drôles, et de scènes comiques frisant parfois le burlesque
Ils vont par exemple rencontrer, à la frontière entre les deux Corées, un détachement de l’armée suisse comprenant cinq personnes, dont un général (unique en suisse). Ils nous font visiter un salon mondial de la défense et de la sécurité à Paris avec la présence de 26 entreprises suisses… Ils nous emmènent aussi dans le réduit national où on découvre un hôtel de luxe désaffecté. Ou encore à New York au Conseil de sécurité. Un passage plutôt frustrant, comme vont le raconter les deux auteurs récemment vus à Genève. Et dont on va, pour simplifier la lecture, mêler les réponses
Qu’est-ce qui vous à poussé à questionner la neutralité ?
Tout d’abord, ce thème n’est que rarement traité au cinéma. Ensuite et surtout la présidence suisse du conseil de sécurité (une première qui ne se reproduira pas avant 20 ans), le dépôt de l’initiative de Pro Suisse (UDC) pour inscrire la neutralité dans la Constitution, qu’on va voter vers la fin de l’année, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la guerre meurtrière à Gaza, tout cela nous a paru un bon moment pour nous livrer à cette introspection, cette psychothérapie.
Vous avez décidé d’une approche humoristique et décalée.
C’est un sujet austère avec un potentiel d’ennui, donc il était primordial de l’aborder avec de l’autodérision, pour provoquer des émotions. D’où ce choix du road move ironique, avec un autre regard. La neutralité fait partie des meubles, mais on ne pense pas à la remettre en question.
Vous avez mené une enquête sur le terrain semée d’embûches.
Il est vrai que ce n’est pas facile d’accéder dans les domaines de pouvoir. Par exemple, s’immerger dans la délégation suisse au Conseil de sécurité de l’ONU s’est avéré impossible. On avait le droit de filmer les bureaux mais pas celui de poser des questions. On s’est retrouvé face à des communicants à la parole contrainte. Donc on s’est dit, on verra en Corée. Mais là encore les discours étaient préparés. On aurait aussi voulu avoir des banquiers. Quant aux mouvements d’extrême gauche, ils sont très méfiants. Du coup on a essayé de jouer avec ces portes fermées, en cherchant à regarder à côté, à cadrer l’incongru. Finalement les plus sincères, c’était les militaires. Comme ce divisionnaire qui nous affirme que le plus dangereux c‘est les Russes. Et qu’on doit se préparer
Ce qui nous conduit au pavillon suisse du salon de Paris, avec la vente d’armes on ne sait en réalité pas trop à qui. Voilà une neutralité bien ambiguë.
Les représentants étaient gênés aux entournures Ils disent que c’est dur à savoir. Que la vente est contrôlée, mais pas vraiment. C’est une zone extrêmement floue. La neutralité nécessite d’avoir une armée pour se défendre. Donc pour que l’industrie de l’armement soit viable, il faut vendre.
La neutralité est en somme ce qu’on en fait, chacun en ayant sa propre vision..
C'est en effet une valeur à géométrie variable. 98%, des Suisses, à gauche comme à droite, sont pour Mais les conceptions divergent. Le documentaire cherche à mettre en évidence les différences, les visions, les contradictions, les paradoxes. En fait on ne peut pas se décréter neutres. Il faut être perçu comme neutres aux yeux des autres C’est important de défendre cette image. La Suisse est le pays le plus inquiet de sa réputation à l’étranger. Une réputation qu’il faut assurer à tout prix.
Dans le fond, la neutralité est-elle une forme de lâcheté ?
La manière dont on la pratique est interprétée comme telle par certains. En même temps, c’est un privilège qui nous engage à une certaine responsabilité, nous oblige à une certaine ouverture. On va voter sur l’initiative de Pro Suisse et pendant la campagne on devra se remettre en cause, décider d’un repli sur soi ou de plus d’engagement, de bons offices. En d’autres termes, s’interroger sur notre place dans le monde.
«En terrain neutre», à l’affiche dans les salles de Suisse romande depuis mercredi 29 avril.
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