Festival de Locarno: Le Léopard d'or à "Regra 34" de la Brésilienne Julia Murat (13/08/2022)

Rien ne change à Locarno où, quasi systématiquement, le jury distingue une œuvre que de nombreux critiques n'auraient  jamais imaginé voir au palmarès. C’est à nouveau le cas. Le président Michel Merkt et ses complices ont décerné le Léopard d’or de cette 75e édition à Regra 34, troisième long métrage de de la Brésilienne Julia Murat. 

Il s’agit dune «œuvre audacieuse et politique qui enverra un signal important. Le corps est politique", a relevé Giona Nazzaro, le directeur artistique. On cherche tout cela sans vraiment le trouver dans Regra 34, où Simone, étudiante en droit, lutte contre les violences faites aux femmes, notamment liées à la prostitution. Tandis qu’elle débat du sujet à la fac sur le plan juridique et moral, elle tente, chez elle, de comprendre les mécanismes de la violence et du sexe, en se transformant en "cam girl".

De son côté le tout aussi improbable Gigi la legge de l’Italien, Alessandro  Comodin, huis-clos se déroulant dans une voiture de police avec son conducteur aussi lénifiant qu’agaçant, rafle le Prix spécial du jury.  Quant à la réalisatrice costaricaine Valentina Maurel, elle triple la mise avec Tengo Suenos Electricos (J’ai des rêves électriques), une relation père-fille de la classe moyenne urbaine "qui change des histoires de drogue dans les quartiers défavorisés". Elle décroche le Prix de la mise en scène et ceux de la meilleure interprétation pour ses protagonistes Daniela Marin Navarro et Reinaldo Amien Gutierrez. 

On relèvera également une invraisemblable mention spéciale décernée au médiocre La nuit, tous les chats sont gris, du zurichois Valentin Merz. Sans commentaire.

Mais fort heureusement le Festival de Locarno qui, selon les organisateurs, a connu une remarquable affluence, proposait bien d’autres choses à se mettre sous la rétine. Les critiques qui ont  suivi la compétition des Cinéastes du Présent estiment qu’une bonne partie des films tenaient la dragée haute, sinon davantage à ceux du concours international. A l’image de Svetlonoc, signé de la Tchèque Teresa Nvotova, qui remporte le Léopard d'or dans cette section.  

Rétrospective Sirk très suivie 

On a par ailleurs relevé de bonnes surprises sur la Piazza Grande, dont on vous a déjà parlé (voir nos articles précédents). Et bien sûr on n’oubliera pas, sous la direction de Bernard Eisenschitz et Roberto Turigliatto, la Rétrospective intégrale consacrée à Douglas Sirk, né Detlev Sierck. Particulièrement suivis par les festivaliers conquis, les métrages ont été en outre remarquablement présentés par des amoureux et spécialistes de l’auteur, nous racontant plein d’anecdotes. 

Au-delà des flamboyants mélodrames connus de tous (Mirage de la vie. Tout ce que le ciel permet, Le secret magnifique, Le temps d’aimer et le temps de mourir, La ronde de l’aube, Ecrit sur du vent), ils nous ont fait découvrir des curiosités comme Accord final. Le maître n’aurait que supervisé la réalisation de cette comédie romantique franco-helvétique de 1938, signée Ignacy Rosenkranz.  

Sauf que Sirk était constamment présent et qu’îl aurait simplement souhaité garder l’anonymat pour éviter tout litige avec ses producteurs allemands. Tourné sur les rives du Léman, montrant notamment Montreux et le Château de Chillon, Accord final annonce le style que le cinéaste développera durant sa période américaine.

Le premier de ladite période c’est Le fou d’Hitler (Hitler’s Madman), 1942, récit fictif de l’assassinat de Reinhard Heydrich et du massacre de Lidice qui a suivi. Une vengeance terrible des Allemands, qui ont aussi complètement détruit le village. Le film présente John Carradine, terrifiant dans le rôle du monstrueux Heydrich. L’espace d’une scène, on aperçoit Ava Gardner…

Dans Scandale à Paris (1946), son film préféré dit-il, Sirk adapte librement  les mémoires de Vidocq, célèbre brigand devenu chef de la police. Il collabore avec George Sanders, son acteur fétiche, dont il aime l’ironie, le cynisme, "J’ignore où va le monde et je m’en fiche", déclarait l’acteur … dont la force motrice était la paresse. Le comédien se révèle irrésistible, comme d’habitude. 

On citera aussi Jenny, femme marquée (Shockproof), dont la fin a été réécrite car jugée trop rude. Libérée après cinq ans de prison pour meurtre, une jeune femme placée sous la tutelle du juge d’application des peines (qui en tombe fou ), ne rêve que de revoir son dangereux amant. Film noir de 1949, c’est l’esquisse des grands mélos de la décennie suivante.

La Rétrospective sera au programme de la rentrée à la Cinémathèque suisse, avec la projection d’une quinzaine de films. 

21:10 | Lien permanent | Commentaires (0)